• La Pierre .

    A mon Papa,
    Pour dire l'amour que je tais trop souvent, les distances que je ne sais franchir, la complicité que je sens enfouie sous une timidité pourtant infondée.
    A mon alter ego, qui m'a créée à son image et fait de moi la personne que je suis.
    Entre un père et sa fille, il y a cette étincelle à nulle autre pareil, combien j'aime quand je la sens s'illuminer!

     

    A lire avec ... - Yann Tiersen - Summer 78 - ...

     

    La pierre.

     

    Elle est encore venue aujourd’hui...

    J'avoue que je la guettais.

    J'observais les rares passants, par cet après-midi gris et pluvieux, à l'affut du moindre signe d'elle.

    Et puis je l'ai vue... Marchant d'un pas tranquille.

    Elle s'est agenouillée, paisiblement, s'installant sur le sol, et face à la pierre elle souriait. Le regard un peu vague.

    Longtemps elle est restée silencieuse, et j'ai pu l'observer tout à loisir.

    Aujourd’hui, elle portait un ample pull rayé  de jaune et de noir, un pantalon beaucoup trop grand pour elle, et sa veste de laine légèrement déguenillée balayait  les poussières.

    Elle avait piqué, au creux de ses courts cheveux noirs toujours en bataille, une fleur cueillie là sur le chemin, et la seule mèche longue qui subsistait dans sa coiffure "ailes de corbeau" venait couvrir son visage, poussée par le vent.

    D'un geste agacé mais pas vraiment, elle la repoussait sans cesse, tout en laissant errer ses yeux vers les secrets du monde.

    Et puis enfin, elle soupira.

    Fixant toujours la pierre, comme si je m'y trouvais, elle se mit à parler.

    "Bon. Papa. Ca y est. Je crois que je vais partir."

    Un long silence lourd de tristesse accueillit cette première phrase.

    J'attendais seulement qu'elle continue.

    "Je crois que je ne reviendrai plus.

    [...]

    Pfff... Tu sais, c'est dur. Je suis là, je te parle, et je suis tellement seule. Tu n'es pas là pour m'écouter. L'as-tu jamais été?"

    Elle détourne le regard, l'air terriblement adulte, terriblement puissante, terriblement abîmée, aussi.

    " A quoi bon continuer ainsi. Quoi que je fasse tu ne me diras jamais si c'est bien ou si c'est mal. Tu ne guideras pas mes pas... Je ne suis même pas sûre que tu m'écoutes, là.

    Alors je suis venue te dire au revoir, papa. Je t'ai toujours aimé. Mais j'ai décidé de tourner la page. J'ai décidé de vivre sans toi, comme tu l'as fait, déjà.

    Tu es parti toi... Tu ne m'as pas laissé le choix, pas demandé mon avis. Tu ne t'es jamais demandé si je n’étais pas une fille comme les autres, qui elle aussi avait besoin d'un père, d'un guide.

    T'es tu seulement demandé si je n'allais pas souffrir de ton absence?!"

     

    Je la vois qui lutte, qui bataille, contre le feu salé qui menace d'envahir ses yeux.

    J'aimerai tendre la main. Caresser sa joue. Lui dire que je suis là... C'est juste que...

    Aller vers elle. Mais non. C'est trop tard. A quoi bon?

    Ma main retombe, pantelante, au bout de ce bras qui voudrait l'enlacer, mais qui ne peut pas. Non.

    " Au revoir Papa. Quoi que tu penses, je ne t'en veux plus. J'ai appris à te pardonner.

    Et désormais je veux exister. Vraiment.

    [...]

    Je t'aime. Au revoir. Je penserai à toi, parfois."

     

    Et je l'ai vu se lever, difficilement, comme si ses jambes vacillaient, sous le poids d'une trop lourde charge qu'elle avait voulu venir déposer à mes pieds, mais qu'elle emportait encore, malgré elle.

    Elle s'est retournée, lentement, et est restée immobile, dos à moi, avant de finalement lancer ses pas droit devant, droit au loin, loin de moi.

    Longtemps, elle a lutté contre l'envie de se retourner pour jeter un dernier regard.

    Puis elle a disparu, là-bas, derrière le muret grisâtre du cimetière.

     

    Pendant de nombreuses années, je suis revenu tous les jours.

    J'espérais qu'elle reviendrait.

    Mais les saisons avaient beau se succéder, jamais elles ne m'ont apporté un souffle d'elle.

    Alors, moi aussi, je suis parti.

    J'ai découvert beaucoup de lieux, j'ai observé la foule dans mille rues, et j'ai soigné mon manque d'elle.

    J'ai flotté sur bien des océans, j'ai goûté la couleur du sang, trop de fois, trop longtemps. Mais souvent, j'ai entendu les musiques, qui dans chaque parcelle du monde disent ça : Il y a bien quelque-chose ; là-bas, au-delà.

    Et j'ai hanté des places, des esprits et des cœurs, alors que du sien je n'étais plus qu'absent.

     

    C'est seulement des années plus tard que je suis revenu.

    Je n'étais toujours pas libre, je ne pouvais pas m'en aller, vraiment.

    Pas sans essayer, une dernière fois, d'apercevoir ses grands yeux noirs.

    Je me suis assis face à la pierre.

    J'ai observé les passants, rares, en ce jour gris et pluvieux.

    Et j'ai guetté, le moindre signe d'elle.

    C'est seulement au bout de quelques minutes, que j'ai remarqué, sur la pierre, une unique fleur, posée là.

    Elle devait avoir subi bien des caprices du temps, mais malgré tout, elle subsistait.

    C'était un beau lys blanc. Sa préférée...

    J'ai senti mes paupières se gonfler, le naufrage grondait sous la voilure de mes cils.

    Flou, mon regard s'est posé sur le petit muret aux pierres fissurées par les intempéries, ou par l'usure du temps.

    Sous les vagues est apparu un enfant, pas plus haut que ça, qui portait dans ses bras un grand bouquet de lys blancs.

    Dans sa main, une autre main. C'était ma douce fille qui s'en venait m'embrasser... Enfin!

    Elle s'est agenouillée, comme avant, tranquille, face à la pierre.

    Elle a assis l'enfant sur ses genoux, et tendrement, soufflant à son oreille :

    "Tristan, ici repose ton Grand-père. C'est son nom que tu portes.

    C'était un très bel homme, très tendre. Mais il ne parlait pas assez.

    On n'a jamais su qu'il partirait ainsi..."

    Elle essuya une larme, qui perlait au coin de ses yeux.

    "Il t'aurait adoré, j'en suis sûre. Et moi... Je l'aimais."

     

    J'ai senti la pierre, celle qui obstruait mon cœur depuis tant d'années, se fissurer soudain, et éclater enfin.

    J'ai tendu la main vers sa joue, que tendrement, j'ai effleurée.

    Elle frissonna alors, et comme si elle avait pu me voir, ses grands yeux noirs s'écarquillèrent, pleins d'une émotion que j'y avais rarement lu.

    Ou que j'avais refusé de lire... peut - être.

    J'ai vu ses lèvres trembler, et former un unique mot, le souffle, le "sésame" de ma libération... "Papa...».

     

     

    ***

     

    Lully. ©



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